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Chapter 2 - Engagement

Qui a dit que les matchs amicaux étaient sans enjeux et sans saveurs ? Au beau milieu d'une rencontre sportive dominicale, Eris trébuche et fait la connaissance d'une joueuse au charisme débordant.

Tags : romance, sentimentale, football, hermaphrodite, femme

Chapitre 1 – Développement de l'histoire
Chapitre 2 – Développement de l'histoire
Chapitre 3 – Relation sexuelle (disponible début novembre)

Chapter 2 - Engagement

Chapter 2 - Engagement
Sur le plaid qui recouvrait son lit simple, Eris réfléchissait les yeux clos.
La carte de visite, reçue deux jours plus tôt, trainait sur la table de chevet en compagnie d’une lampe de bureau bon marché et d’un radio-réveil à affichage LED. Bien que son maigre contenu eût été mémorisé très rapidement par la jeune femme au chignon, Eris ne pouvait s’empêcher de la saisir et de jouer machinalement avec, la faisant tournoyer dans un sens puis dans l’autre, le regard dans le vide. D’un point de vue extérieur, on décelait sans aucune difficulté la tempête sous son crâne, le vrombissement puissant des visions et des pensées qui s’entrechoquent dans un fracas assourdissant, alors que le silence gagnait en longévité en dehors de l’arène éthérée.
À 23h27, le passage des voitures dans la rue devenait anecdotique. On entendait encore, au loin, quelques chiens dépenser inutilement leurs dernières forces en aboyant sur des menaces qui n’en étaient pas. Les ombres contrôlaient à présent la quasi-totalité de la région, à l’exception des cônes de lumière émis par l’éclairage public et qui apportaient un certain sentiment de sécurité. En dehors desdits faisceaux lumineux, la peur et les angoisses se développaient insidieusement.
Eris était perdue, et vulnérable en cette heure avancée.
Attirée par les garçons depuis sa plus tendre enfance, elle était absolument incapable d’expliquer les émotions contraires qu’elles ressentaient. Des images apparaissaient de façon sporadique, illuminant les ténèbres de ses paupières closes et de sa chambre inanimée. Fugaces, les souvenirs de Mona refaisaient surface les uns après les autres, produisant une légère source de chaleur et de bien-être à chaque changement de scène. Eris se rendait à l’évidence, petit à petit, que le charisme dégagé par son ex-adversaire n’en était pas vraiment : les signes émis par son corps ne laissaient place à aucune ambiguïté et deux des huit lettres s’effacèrent pour former un autre mot à la signification nuancée.
Du charme. Rien d’autre que du charme.
Comment était-ce possible ? Et pourquoi diable au beau milieu d’un évènement sportif ? L’alchimie renfermait-elle des secrets qu’une hétérosexuelle convaincue ne demandait qu’à percer ?
Un nouvel album photo s’ouvrit et les images affluèrent abondamment. Les visages féminins se succédaient, les uns après les autres, sans réelle transition. Au cours d’un léger intervalle, le cerveau questionnait les nerfs, l’épiderme, le cœur et les vaisseaux sanguins, en quête d’une stimulation quelconque ou d’une excitation unique pour le moins évocatrice. Mais il n’y avait rien d’alarmant. Eris commanda l’ouverture d’une nouvelle base de données et de nouvelles figures s’ajoutèrent à la liste. La première prit les traits de son dernier petit ami en date, avec lequel la jeune femme avait noué une relation longue distance particulièrement difficile et frustrante. De manière assez prévisible, un torrent de souvenirs s’abattit sur les remparts érigés par la jeune femme, mais le système de défense avait fait l’objet de nombreuses fortifications au fil du temps. Malgré tout, plusieurs émotions parvinrent tout de même à s’infiltrer entre les mailles serrées, et un picotement se manifesta quelque part au niveau du ventre. Eris hésita quelques instants, indécise, puis commanda mentalement l’apparition d’un nouveau visage avec une pointe de regrets.
Au terme de la vérification mémorielle, le bilan était sans appel.
Mona attirait Eris.
À sa façon, certes, mais cela ne faisait plus aucun doute.
Un autre problème se dessina alors, beaucoup plus complexe à résoudre. La jeune footballeuse tira les rideaux, se glissa sous les draps et envisagea la suite des évènements avec un certain plaisir.

* * *

Le samedi suivant, les deux sportives appartenant à des clubs différents se retrouvèrent en début de soirée sur un petit terrain d’entraînement. Celui-ci appartenait à un complexe sportif relativement conséquent avec une dizaine de terrains aux dimensions standards pour le football, le rugby et le baseball, ainsi qu’une demi-douzaine de courts de tennis en extérieur. Contrairement aux autres surfaces réservées pour les clubs du quartier, le terrain qu’elles avaient choisi était accessible à tout moment de la journée et était délimité par des barrières. C’était l’un de ses rectangles multisports où l’on pouvait potentiellement faire cohabiter des joueurs de basket, de badminton, de football ou de handball, à condition que l’ensemble des personnes concernées soit au fait des dimensions de son espace de jeu… et soit prêt à les respecter.
Lorsqu’elles arrivèrent sur place, Eris et Mona constatèrent qu’elles n’étaient pas les seules à avoir eu cette idée. Un groupe de six jeunes hommes avait pris possession du terrain dans toute sa longueur et se déplaçait de gauche à droite avec énergie. Les grilles qui délimitaient l’espace tremblaient de façon intermittente, sous l’impact d’une frappe non cadrée ou d’une charge virulente, tandis que des jurons à moitié étouffés parvenaient aux oreilles des nouvelles arrivées.
Eris faisait la moue. Une telle occupation était prévisible, après tout.
— Bien… j’imagine qu’on va occuper le carré d’herbe juste à côté ?
À ses côtés, Mona lui répondit par l’affirmative, tout aussi déçue. Elles déposèrent leurs affaires et commencèrent leur échauffement en se faisant des passes et des courses à faible intensité. Le complexe sportif était situé à l’ouest de Mirano, une ville de taille moyenne avec de nombreux quartiers historiques et une périphérie particulièrement étoffée où les villages de plus petite taille se touchaient parfois. Chacune des deux joueuses habitait dans une de ses communes avoisinantes et Mona louait un petit local professionnel bon marché, à distance raisonnable de leur emplacement actuel, qu’elle utilisait pour peindre, exposer ses œuvres et gagner en visibilité. La jeune artiste avait fait visiter son espace de travail un peu plus tôt dans la semaine, et c’est en passant devant les grandes installations sportives qu’elles s’étaient mises en tête de revenir ultérieurement.
Dix minutes plus tard, alors qu’elles s’apprêtaient à débuter des exercices de dribbles et d’attaque/défense, une voix s’éleva sur terrain multisport. Constatant qu’Eris et Mona se débrouillant plutôt bien balle au pied, un des jeunes hommes leur proposa de jouer avec eux après avoir pris une courte pause. Un contact visuel leur suffit pour comprendre qu’elles étaient d’accord, mais Eris précisa qu’elle souhaitait être dans la même équipe que son amie. Cette condition ne posa pas de problème majeur et un quatre contre quatre débuta.
À l’inverse d’un terrain de football standard où les dimensions permettent un style de jeu plus posé et stratégique, l’air de jeu considérablement réduite de ce samedi soir n’offrait que de l’intensité et de l’habileté. Il fallait ruser et faire preuve de vivacité pour se démarquer, dribbler son adversaire dans un petit périmètre et envoyer le ballon dans les filets du but de handball en trompant la vigilance du gardien. Eris resta légèrement en retrait lors des phases offensives, afin de bloquer les contre-attaques adverses susceptibles d’être lancées à n’importe quel moment. Mona, quant à elle, occupait son côté droit avec une aisance remarquable : elle usait de son physique sculpté pour protéger son ballon et gagner des duels à l’épaule, assurant sa domination athlétique par la même occasion. La jeune femme aux cheveux courts était littéralement dans son élément et dépensait une importante quantité d’énergie à force de piétiner, de s’arracher sur un ballon perdu ou de proposer des unes-deux dans des espaces réduits. Eris appréciait sa vivacité, sa détermination et son amusement manifestes : de nombreux autres atouts étaient visibles à ses yeux, mais elle préférait tempérer tout ce qu’elle ressentait.
Jusqu’à ce qu’elle n’en soit plus capable.
Au bout de cinquante minutes de jeu, les huit acteurs décidèrent de mettre un terme à l’affrontement. À deux reprises, ils avaient décidé d’effectuer un ou deux changements dans les compositions d’équipe pour tenter d’équilibrer les débats, et la rotation s’était révélée à chaque fois intéressante : aucune des deux jeunes femmes n’avait remporté toutes les parties, bien que l’équipe d’Eris eût battu celle de Mona et vice versa.
En d’autres termes, tout le monde était relativement content de sa prestation… et extenué. Eris avait les jambes lourdes et le corps endolori après s’être déchaînée sur le terrain et avoir encaissé quelques coups portés involontairement à son encontre en fin de partie. Courbée, elle avait les mains sur les genoux et ne se sentait plus vraiment lucide par moment. Mona affichait un état de forme similaire en se tenant les hanches.
— Ça fait du bien… mais je suis claquée ! On rentre ?
Eris acquiesça et souffla un « oui » à peine audible.
Sur le chemin qui les menait à la voiture de l’artiste peintre, les deux amies partagèrent ce qu’elles avaient retenu de ce début de soirée passé ensemble. Les trois parties s’étaient soldées par des victoires courtes avec seulement un ou deux buts d’écarts, et plusieurs de leurs actions avaient marqué les esprits : entre le une-deux parfaitement exécuté, le petit pont suivi d’une frappe dans le petit filet opposé, ou encore le tir de loin (depuis sa propre surface) qui avait fait mouche, les jeunes femmes avaient brillé et impressionné ce samedi.
— T’as remarqué celui avec les cheveux frisés et les lunettes rondes ? Il nous regardait d’un air admiratif et ne nous lâchait plus des yeux lorsqu’on jouait avec lui !
— Mais oui ! Heureusement qu’il n’a pas trop mal joué, parce que je l’aurais gentiment taquiné en lui demandant de regarder davantage le ballon, sinon !
— Eheh. Bon, il n’était pas méchant, ça va. D’ailleurs, je trouve qu’on est plutôt bien tombées. Ils étaient tous super cools !
Du calme, Mona. Je dois admettre que tu n’as pas tort, mais pitié. Je t’en supplie. Ne t’engage pas sur cette voie. Quelque peu jalouse, Eris dissimula l’once de panique qui l’habitait et alimenta la conversation avec de nouveaux ingrédients. Après tout, il y a beaucoup d’autres choses à dire sur leur complicité, où la façon dont chacune, à tour de rôle, avait bloqué ou éliminé l’autre avec brio.
Lorsqu’elles s’installèrent sur les deux sièges avant de la voiture, le cœur du passager s’emballa.
— Dis-moi, tu veux passer à l’appart’ ? On peut manger un truc ensemble… sauf si t’as autre chose de prévu, bien sûr !
— Volontiers ! J’ai hâte de voir le domicile de mon idole footballistique !
Sur cette boutade qui n’en était pas vraiment une, le moteur vrombit et les feux arrière du véhicule s’évanouirent dans l’obscurité grandissante.

* * *

L’appartement en question avait une surface habitable de quarante-six mètres carrés, offrant un certain confort à sa locataire qui habitait seule. Il était un tout petit peu plus grand que celui d’Eris et comportait une chambre, une pièce de vie avec cuisine équipée et une salle d’eau relativement standards. Mona avait décoré les murs en accrochant plusieurs de ces travaux et collant une bonne trentaine de photos souvenirs ici et là, en amas. Son invité s’attarda quelques instants sur le contenu des clichés et reconnut parmi eux des monuments historiques et célèbres situés à l’étranger.
Un sujet de discussion supplémentaire à aborder.
— Sympa chez toi ! Les voisins ne sont pas trop bruyants ?
— On fait avec. Dans une barre d’immeuble pareil, on profite rarement du calme absolu. Mais je m’y sens bien, et c’est l’essentiel. J’ai investi récemment dans ce canapé : franchement, tu m’en diras des nouvelles, mais je le trouve fantastique. Il est teeeeeeellement moelleux !
— Je peux l’essayer vite fait ?
— Fais comme chez toi !
Effectivement, le confort était inégalité. L’assise, comme le dossier, offrait une malléabilité remarquable qui enveloppa Eris dans une bulle de bien-être.
— Punaise, tu l’as adopté à la vitesse de l’éclair ! Comment on fait pour la bouffe ? On se fait livrer ?
— Ça me va. Je dois t’avouer que je n’ai plus beaucoup de forces là. En plus, j’ai l’impression que ta nouvelle acquisition vampirise mon énergie vitale…
— Eheh, le modèle m’a tout de suite plu dans le magasin. Aucun regret ! Tiens, regarde les menus et dis-moi lequel te fait envie. Je reviens.
L’enseigne qui avait imprimé le dépliant ne proposait pas un large éventail de produits, mais les prix affichés s’avéraient corrects et la qualité semblait au rendez-vous. Eris attendit que son hôtesse revienne pour lui faire part de son choix.
— C’est noté ! Je vais bientôt aller me laver, mais si tu veux prendre une douche et te changer, n’hésite pas, hein.
— Hum, bonne idée. Par contre, je n’ai pas pris de serviette…
— T’inquiète pas, je vais t’en trouver une. Je te laisse passer en première ? Pendant ce temps-là, j’en profiterai pour passer commande.
— Allez, j’y file ! Un p’tit coup de pouce ?
La jeune femme tendit les bras en avant, et son amie l’aida à se remettre debout avec un sourire complice. Eris restait stupéfaite devant la force et le sentiment de puissance dégagé par Mona, mais elle ne laissa rien transparaître et se dirigea vers la salle d’eau d’un pas léger. Elle avait à peine sorti ses affaires de son sac pour les mettre près du lavabo qu’elle entendit trois tocs à la porte, restée entrouverte. Mona attendait calmement derrière, légèrement inclinée, offrant à son invité une simple serviette pliée de manière un peu trop sophistiquée.
— Je vous prie d’accepter ce linge pour votre toilette, mademoiselle. Aussi, prenez le temps qu’il vous faudra pour vous relaxer.
— Vous m’en voyez bien aise. Votre générosité est à la hauteur de votre réputation.
— Les mots de mademoiselle me touchent. Je me retire à présent.
La porte de la salle de bain se referma et personne n’entendit le bruit du verrou. Eris fit un rapide examen de la pièce par simple curiosité : en dehors de la cabine de douche complètement fermée avec parois coulissantes, d’une chaise et d’un lavabo, il n’y avait que deux meubles de rangement composés de plusieurs tiroirs et portes de placard. L’une d’elles semblait désaxée à cause de son mécanisme de fermeture défectueux. Constatant qu’il n’y avait pas de produits d’hygiène à l’intérieur de la cabine, Eris inspecta discrètement le contenu de l’étagère endommagée et dénicha un flacon de gel douche sur une des étagères, à mi-hauteur. Elle s’empara également du shampooing disposé juste à côté.
Puis son regard erra et se posa sur deux autres produits étrangement familiers.
Le premier était un flacon de gel lubrifiant.
Le second, une boite de préservatifs. Masculins. Taille XL.
Subitement, l’air se raréfia dans la pièce. Son occupante ferma le placard avec précipitation, tourna l’arrivée d’eau, se déshabilla sans prendre la peine de poser ses affaires sur la chaise et referma les parois coulissantes de la cabine derrière elle. Néanmoins, Eris se rendit instantanément compte de son erreur lorsque l’eau propulsée par les orifices de la pomme de douche se révéla glaciale et la tétanisa. Elle s’éloigna du jet et reprit ses esprits.
Du calme. Du calme. Du calme. Du calme. Du calme. Du calme.
Inspire. Respire. Inspire. Respire. Inspire eeeeeeet respire.
Mona. Mona. Mona. Ne me fais pas ça, s’il te plait, Mona.
Le bruit généré par la pression d’eau changea de tonalité, mais les gouttes étaient encore tièdes. Elle avait encore quelques secondes pour s’assurer que tout ceci n’était qu’un mauvais rêve.
Une nouvelle fois, Eris ouvrit le meuble de rangement avec précautions et observa de plus près les deux objets à l’origine de son angoisse. La présence intacte du suremballage plastique la soulagea considérablement. Elle retourna sous la douche, soupira sous le jet d’eau chaude continu et pria longuement que le petit copain, dont elle soupçonnait les traits et les dimensions de ses parties intimes, ne soit que le fruit de son imagination.
Dix minutes plus tard, le robinet d’arrivée d’eau de la douche pivota et une silhouette s’échappa du bloc, finement dissimulée derrière une quantité colossale de vapeurs et un mélange de fragrances végétales. Ses déplacements félins accentuaient sa grâce et, à aucun moment, elle n’eut l’impression de perdre son équilibre sur la surface lisse et quelque peu humide du carrelage. Face au miroir, Eris se sécha soigneusement et enfila sa tenue de rechange estivale, composée d’un simple haut blanc avec un col en dentelle et d’un short gris peu épais. Elle entreprit ensuite de se sécher les cheveux et de refaire son chignon haut, avant de poser ses lunettes rondes sur son nez aquilin et de rassembler ses affaires en vue de laisser la salle d’eau à son hôtesse.
Mona l’accueillit dans la cuisine, derrière un plan de travail sur lequel elle déballait la nourriture fraîchement livrée.
— Alors ? Comment tu te sens ?
— Revigorée… et somnolente ! Je crois que le contrecoup est terrible.
— Aïe. Tu vas pouvoir refaire le plein des batteries d’ici quelques minutes. Je me dépêche.
Comme une évidence, Eris pivota sur elle-même et parcourut la courte distance qui la séparait du canapé, avec pour seul et unique objectif de s’avachir dessus. Le grondement de satisfaction qu’elle émit était révélateur de son confort luxueux, mais en avisant le plaid polaire rangé sous la table basse en bois, elle comprit qu’elle pouvait atteindre de nouveaux sommets. Elle déplia la couverture sur ses jambes et son ventre pour conserver une partie de sa chaleur, alluma la télévision et attendit religieusement que son amie ressorte de la pièce carrelée et embuée.
Attendre était une façon de dire les choses.
Somnoler en était une autre.
La présence qui vint s’asseoir à ses côtés s’apparentait à une autre source de chaleur. À moitié endormie, Eris bougea légèrement ses jambes pour trouver une meilleure position, encore plus confortable que la précédente. Lorsque sa tempe gauche reposa contre une surface lisse et soyeuse, parfumée et tremblotante, la jeune femme esquissa un sourire des plus redoutables et prononça tout haut ce qui lui passa par la tête, tout en gardant les yeux fermés.
— Tu sens bon…
Silence.
Pendant deux secondes, l’univers tout entier se figea.
Puis une tête s’approcha, lentement. Avec ses cheveux courts noirs, ses mèches désordonnées, ses deux piercings vert émeraude et ses boucles d’oreilles discrètes, Mona planta un baiser sur le front d’Eris. Elle en profita pour murmurer une demi-douzaine de mots à son invitée de marque.
— Toi aussi, Eris… et t’es adorable…
L’intéressée dévoila ses yeux bleu clair et la regarda intensément.
Certaines choses ne s’expliquent pas. Sans qu’une seule parole ne soit échangée, les sentiments fleurirent et véhiculèrent des émotions d’une pureté indescriptible. Deux cœurs à cinquante centimètres l’un de l’autre prirent leur envol à l’unisson, savourant la perte d’un poids et la dissipation de l’incertitude. Le lien qui les unissait depuis cette fameuse chute avait évolué en quelque chose de plus fort, plongeant Eris dans une situation à la fois euphorisante et inquiétante. Ses yeux se fixèrent sur les lèvres de son amie, naturellement rose, fines et légèrement espacées. Invitantes. Terriblement attirantes. Au plus profond d’elle, la fournaise s’éveilla après des mois et des mois d’inactivité. Le désir qui l’habitait se manifesta par vagues incandescentes, réduisant son corps à un volcan d’émotions sur le point d’entrer en éruption.
Puis le doute s’empara d’elle, sous la forme d’un tsunami. Dans son esprit, le carrousel des visages refit son apparition et les traits féminins se mélangèrent aux contours masculins, comme si une alerte de sécurité s’était déclenchée pour vérifier le bon fonctionnement du système.
Analyse terminée. Aucune anomalie détectée.
Le contact visuel reprit, mais le moment était passé. La jeune femme au chignon haut retrouva sa position initiale en reposant sa tête contre Mona, à mi-chemin entre l’épaule et la poitrine, et toutes les deux s’enlacèrent.

***

À son réveil, la télévision était muette.
L’émission prévue à cet horaire déversait son flot d’informations et de commentaires dans le vide, en dépit de la force de persuasion des personnalités interrogées. Eris observa le spectacle quelques instants, le temps de retrouver ses esprits, puis ferma les yeux. La respiration lente et régulière de son amie la rassura. Elle sentait son cœur battre et sa poitrine se soulever, puis s’affaisser, dans un ensemble relaxant et soporifique.
Les ténèbres l’envahirent une seconde fois.
Lorsqu’elle refit surface, un mouvement quasi imperceptible lui indiqua qu’elle n’était plus la seule personne réveillée dans l’appartement. L’hôtesse des lieux la regardait avec malice, amusée.
— Eh bah alors ! On reste dormir chez les gens sans demander leur permission ?
— Je… euh… comment dire… c’était…
— Vite ! J’attends une explication !
— Oui m’dame ! Tout de suite, m’dame ! C’est votre canapé, m’dame ! Il m’a… anesthésiée, m’dame !
— « Anesthésiée », carrément ?! Dites-moi, vous vous sentez bien, mademoiselle ?
L’intéressée rentra sa tête et fit mine de se blottir affectueusement contre le buste de Mona, tout en raffermissant son étreinte.
— Merveilleusement bien, à ce que je vois…
— Tu m’as dit « Fais comme chez toi ! » alors je me mets à l’aise ! Il est quelle heure, d’ailleurs ?
L’horloge de la cuisine affichait 23h51, mais Eris était mal placée pour la voir : le comptoir lui bloquait la vue depuis sa position basse. Mona lui répondit laconiquement.
— Bientôt minuit, tous les lampadaires sont éteints dans le coin.
Son invitée du soir n’émit aucun commentaire et continua de déchiffrer ce que disait le présentateur à l’écran en essayant de lire sur ses lèvres. Elle savait pourtant qu’elle n’entendrait jamais les véritables mots prononcés lors de cette émission, pour la simple et bonne raison que le sujet abordé ne la passionnait pas du tout.
Cinq minutes passèrent, pendant lesquelles chacune des deux jeunes femmes attendait que l’autre ne pose la question cruciale. Un jingle inaudible se produisit à l’écran pour annoncer une pause momentanée dans l’émission. Aussitôt après, la première publicité de la coupure fut diffusée et Mona éteignit la télévision sans arrière-pensée.
— Tu restes dormir ?
— Je suis bien partie pour, on dirait. Blague à part, ça ne te dérange pas ?
— Non, non. Pas du tout. C’est juste que… je n’ai qu’un lit.
— Il est double, non ?
— Oui…
— Ça devrait aller, alors. Je te promets que je ne te sauterai pas dessus au milieu de la nuit.
— D’accord…
La jeune femme aux cheveux courts semblait préoccupée par une donnée qui échappait totalement à Eris. Cette dernière tenta une dernière pointe d’humour pour lui redonner le sourire.
— Je te promets également que je ne prendrai pas toute la couette.
Mona esquissa un sourire, sans retrouver son allant habituel pour autant.
— Merci, c’est gentil de ta part…
— Tu sais, s’il y a quoi que ce soit qui te tracasse, tu peux m’en parler.
— C’est… vraiment compliqué, mais ne t’inquiète pas. Tu n’as rien fait de mal.
Inquiète, Eris regarda son amie avec une attitude qui se voulait la plus empathique possible. En temps normal, elle se serait jetée aux pieds de la personne troublée pour comprendre l’origine de son malaise. Cette fois-ci, elle tenait trop à Mona pour la supplier et lui tirer les vers du nez. Elle opta pour une approche différente et moins agressive.
— Je suis là pour toi, aussi réceptive qu’un neurone sensoriel. Quelle que soit la raison, quel que soit le malheur, tu peux absolument tout me dire si tu en ressens l’envie.
Mona réfléchit en silence, en plein tourment. Son rythme cardiaque était bien plus rapide qu’auparavant, enregistrant des pointes de fréquence proportionnelles au poids qui l’accablait. Ses paupières s’affaissèrent et l’on entendit une inspiration… suivie d’une expiration tout aussi longue.
La jeune femme aux yeux verts se leva du canapé, emportant avec elle la couverture polaire du salon. Sans se retourner, elle tira le plaid vers le haut, pour éviter qu’il ne traine sur le sol, et recouvrit la plus grande partie possible de son corps avec l’épais tissu. Ceci dit, Eris constata rapidement qu’elle protégeait bien plus son ventre que son dos.
— Je suis désolée de te faire subir ça.
— Non, c’est moi. J’aimerais t’être plus utile… Remarque, je pourrais dormir ici, dans ce canapé. Je suis quasi certaine qu’il est deux fois plus confortable que mon lit une fois allongée dessus !
Son interlocutrice attendit quelques secondes debout, immobile. À plusieurs jours d’intervalle, une autre guerre faisait rage dans un esprit tourmenté.
— Non, je… j’ai besoin de te parler… et d’être avec toi… encore un peu ce soir… Tu peux attendre mon signal avant d’entrer dans la chambre ?
— Bien sûr, Mona.
Eris se redressa à son tour quand elle entendit le bruit d’une poignée que l’on actionne vers le bas, puis que l’on relâche. Elle n’avait pas spécialement faim malgré l’heure avancée. Pourtant, elle se força tout de même à avaler un bout avant de ranger, dans le réfrigérateur, les deux menus froids qu’elles avaient commandés en début de soirée. La jeune femme examina ensuite les diverses photos qui tapissaient le mur derrière le canapé, reconnut une demi-douzaine des coéquipières de Mona en tenue décontractée, puis s’écarta du pan mural pour récupérer son sac et ses affaires.
Depuis le fond du couloir, une petite voix lui précisa que la chambre était libre d’accès.
— J’arrive ! Une petite minute, le temps que je me change.
L’irruption dans la salle d’eau fut de courte durée. Eris enleva son soutien-gorge et son short, examina son reflet dans le miroir et éteignit toutes les lumières de l’appartement avant de frapper trois petits coups à la porte d’une mystérieuse chambre qu’elle imaginait plongée dans la pénombre.
Au lieu de cela, elle découvrit une pièce très faiblement éclairée par deux bougies de taille différente et disposées sur la table de chevet opposée. La première, couleur vert pomme, ressemblait à une coupe de vin. Elle présentait de nombreuses décorations latérales, toute comme la seconde bougie qui ressemblait davantage à une colonne blanche. La cire de la partie supérieure avait fondu de manière irrégulière et nuisait à la symétrie de l’objet.
Mona l’attendait, les yeux grands ouverts, en train de mordiller l’ongle de son pouce. La couette lui arrivait en haut de la nuque et elle semblait allongée sur le ventre, à en croire la torsion qu’elle imposait à son cou. Eris se glissa dans le lit à ses côtés, en s’assurant de garder néanmoins une certaine distance avec l’autre occupante. Elle voulait l’encourager à se confier, lui rappeler une nouvelle fois qu’elle n’était pas insensible à ce qu’éprouvait son amie, à ce qu’elle endurait. Le plus étrange à ses yeux, c’était justement cette distance physique qui les séparait depuis leur réveil tardif : pourquoi diable passer d’une proximité complice et joyeuse à un renfermement aussi soudain et imprévisible ?
Mona essayait-elle de la protéger en lui disant que ce n’était pas de sa faute ?
En dévoilant ses propres fossettes, la jeune brune espérait donner l’once de confiance et de courage qui lui faisait défaut à cet instant précis, alors que la Mona qu’elle connaissait en débordait habituellement.
— Eris ?
— Oui, Mona ?
Les mots avaient du mal à sortir.
— Est-ce que…
Nouvelle inspiration forcée. Elle enfonça sa tête dans l’oreiller et expulsa progressivement tout l’air de ses poumons. Eris hésita, puis lui proposa un maigre réconfort en lui tapotant l’épaule avec compassion. Mona refit surface avec de nouvelles intentions.
— Avant tout, je voudrais te dire que je tiens à toi. Énormément. Plus que tu ne l’imagines. Je n’aurais jamais pensé que ce serait possible… et pourtant, nous nous sommes rencontrées. Par le plus grand des hasards, pour mon plus grand bonheur, je t’ai rencontrée et tu ne me laisses vraiment…
Mona se retourna sur le dos, gênée.
— … vraiment pas indifférente. Quand je te vois te démener sur le terrain pour tes partenaires, je trouve ça beau. Quand je te vois sourire avec ton visage si parfait, mon cœur se met à battre très fort. Quand je te sens si près de moi…
Avec une lenteur infinie, la jeune femme aux cheveux courts repoussait la couette vers le pied du lit, sous le regard hypnotisé d’Eris.
— … et que nos regards se croisent, j’ai une envie folle de te prendre dans mes bras…
Sous le t-shirt gris anthracite, les rares formes d’un corps musclé par des années de pratique sportive étaient révélées centimètre par centimètre.
— … et de t’embrasser, parce que tu es la fille la plus mignonne que je connaisse et j’ai un gros faible pour toi…
Eris crut qu’elle allait exploser de joie.
— … alors, s’il te plait…
Des larmes se formèrent.
— … je t’en supplie…
Sa voix se transforma en un murmure.
— … ne m’abandonne pas.
À la lueur de deux minuscules flammes, la vérité éclata un soir de juin. Elle était pure, simple et élégante dans un sens. Tout ce que Mona dissimulait depuis tant d’années se trouvait aujourd’hui sous le feu des projecteurs, sur une scène qu’elle connaissait bien et face à un public… d’exception. Son discours ne pouvait être plus être sincère. Sa prestation, quant à elle, ne pouvait être plus angoissante.
Elle priait. Aucune divinité ne lui venait à l’esprit, mais elle priait pour que les retours, de cette assistance si particulière, soient au moins bienveillants et compréhensifs.
Après tout, elle ne l’avait pas choisi. Il était là, par défaut, inscrit dans ses gènes depuis sa création et la première division cellulaire dans le ventre de sa mère. Tout au long de son enfance, ses parents avaient graduellement abordé le sujet, éveillant leur fille sur son corps hors du commun et les potentiels conflits internes qui l’attendaient. Ils l’avaient protégée et chérie, elle en était consciente. Ils voulaient qu’elle soit épanouie et qu’elle s’accepte entièrement sans tomber dans le déni. Mais cela n’avait rien de facile et d’évident. Même lorsqu’on est bien entourée, la moindre différence vis-à-vis d’une norme établie peut se révéler néfaste, déstabilisante. Mona se cherchait encore et toujours, oscillant perpétuellement entre féminité et masculinité, sans parvenir à trouver ce juste milieu salvateur où les deux cohabitent en parfaite harmonie.
Non, elle n’y arrivait pas. La révélation du soir était le coup de poker le plus risqué de sa jeune carrière, et toute défaite lui serait fatale. Elle s’était mise à nu pour Eris, avait fait preuve d’une candeur remarquable. Elle ne regrettait pas la tournure des évènements, mais elle savait qu’à la moindre réaction de rejet, son sentiment de sécurité volerait en éclats.
Eris prit la parole.
— Tu peux me faire confiance et fermer les yeux quelques instants ?
Perdu pour perdu, la jeune femme obéit à la voix douce et rassurante, évacuant par la même occasion les perles lacrymales de ses yeux humides. Elle sentit le matelas se déformer, entendit le froissement des draps et perçut dans l’espace un mouvement non loin de sa position. Au niveau de ses genoux, la peau d’Eris caressa la sienne par inadvertance. La surface du lit s’enfonçait par endroits sous la pression exercée par les ajustements de son invitée.
Puis Mona sentit un poids l’envelopper, la serrer avec force et tendresse. De la tête aux pieds, elle était en contact avec le corps d’Eris qui partageait sa chaleur, sa douceur et son odeur. Tout était parfait. Au centre de leur union, le bas-ventre de son amie reposait délicatement sur l’objet de son appréhension, stimulant inconsciemment l’organe qui tressaillait de façon incontrôlable. Un peu plus haut, les deux poitrines, modestes de par leur taille respective, s’enlaçaient à leur manière en générant des vagues de plaisir supplémentaires. Enfin, près de son oreille gauche, Eris décocha un nouveau baiser et lui susurra les plus belles paroles qu’elle eut entendues.
— Mona, ma chère et tendre Mona. Je sais qui tu es et je t’aime telle que tu es. Il manquait une pièce au puzzle et, en plus d’être belle, elle complète l’œuvre à merveille. Tout au long de la semaine, nos échanges ont participé à l’éclosion d’un sentiment nouveau et puissant. Ces moments magiques me transportent, mais j’ai des peurs aussi. Celle de ne pas être à la hauteur en fait partie. Tu es une personne formidable qui occupe mes pensées jour et nuit. J’ai la chance inouïe d’être avec la plus extraordinaire des femmes…
Son visage s’approcha de celui de Mona, qui ouvrit les yeux et lui offrit des iris vert noisette d’une beauté époustouflante.
— … et pour rien au monde, je ne la laisserai passer.
Les lèvres s’effleurèrent.
Les deux partenaires s’envolèrent.


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